18.12.06

Les images défilaient en noir et blanc sur les écrans de contrôles. John, écrasé sur son fauteuil, jouait avec un trombone en jetant machinalement un regard vers eux. Le ballet incessant des clients et employés était monotone. Son esprit assimilait les détails, comme les machines enregistreuses. Si on lui avait posé la question, il aurait pu, sans lever les yeux, raconter la jeune dame de l'allée cinq et les innombrables paquets qu'elle avait finalement dû placer sur le siège passager tant son coffre débordait. L'heure de fermeture approchait. Un des commis avait commencé à ramasser les chariots abandonnés. La pluie et le froid rendaient les clients paresseux. Au fond du stationnement, une masse sombre témoignait d'un oubli. John s'empara alors du téléphone :
« Il reste un panier dans le coin nord. Il a l'air chargé, encore un client qui nous a laissé ses poubelles. »
Olive, la jeune fille du service lui promit de faire le message.

Les derniers employés venaient de passer les portes du magasin. John descendit les grilles, et lourdement se dirigea vers son pick-up garé comme toujours sur le côté droit de l'entrée, juste après l'espace réservé aux handicapés. Certaines mauvaises langues avaient insinué que ses pneus y étaient gravés comme des empreintes de star, à Hollywood-SuperMart. Indifférent aux sarcasmes, l'agent de sécurité se hissa difficilement dans l'habitacle de son véhicule en s'aidant de la poignée. Tranquillement, il démarra et s'attaqua à son Holly-tour habituel, soit l'ultime vérification visuelle de l'extérieur du magasin. Sans accélérer, il roulait, examinant les issues de secours, les rampes d'expéditions, notant sans y réfléchir, le nombre de remorques, telles des excroissances monstrueuses, qui passeraient la nuit là. Il aboutit enfin auprès du panier que personne n'avait pris la peine de ramasser. Soupirant et malgré la pluie, il baissa sa vitre et se rapprocha afin de le pousser d'une main. Un paquet sombre attira son attention, tandis qu'une certaine résistance lui indiqua que le poids de l'objet devait être assez considérable. Il stationna alors son véhicule de manière à l'éclairer de ses phares et excédé s'extirpa de son habitacle.
En tanguant sur ses courtes jambes, il s'approcha. S'emparant de la poignée il voulut ébranler le chariot, mais rien n'y fit. Bien que gros, John n'en était pas moins un homme très fort. Cette résistance l'inquiéta. Les roulettes du caddie semblaient incrustées dans le sol. Tout de suite alarmé, il en fit le tour. Une énorme boîte de carton s'emboîtait exactement à l'intérieur et une odeur lourde indéfinissable se répandait peu à peu. Sortant son téléphone de la poche de son veston, il composa le 911. Une jeune voix lui répondit et lui demanda des détails. Elle le mit aussitôt en ligne avec un policier. Une patrouille allait rapidement passer, on lui enjoint de ne surtout rien toucher, mais de rester sur place.
La voiture de police vint se garer à ses côtés. Deux agents armés de puissantes torches s'approchèrent :
« Bonsoir, c'est vous qui avez appelé pour un paquet suspect?
- Oui, un truc dans un chariot.
- Un truc suspect? Vous travaillez ici?
- Oui, je suis le responsable de la sécurité. Ce machin pèse une tonne et ça sent mauvais…
- Ça fait combien de temps que c'est là?
- Je l'ai remarqué seulement vers 15h00, on pourra vérifier sur les caméras plus exactement.
- Curieuse cette odeur, c'est ce machin qui sent?
- Oui, et plus on s'approche du colis et plus c'est fort. »
Ils firent le tour plusieurs fois, tandis que l'un des deux faisait un rapport à son supérieur dans son micro à l'épaule.
« Non, on ne peut pas le déplacer, c'est trop lourd… Aucun bruit, mais ça sent drôle… comme… difficile à dire, sucré, alcool, vraiment j'ai du mal à identifier l'odeur…OK, on ne touche à rien… »
Se tournant vers John et l'autre policier :
« Ils nous envoient du renfort. On va établir un périmètre de sécurité. Pour le moment il n'y a personne, mais on sera prêt si jamais… Ça pue ce truc! »

Le stationnement grouillait de monde. Même les médias avaient eu vent de l'affaire, mais surveillaient prudemment de loin. Leurs camions avaient lancé haut dans le ciel leurs antennes et ils attendaient. Les policiers parlaient entre eux. Un petit groupe avait accompagné John dans son bureau. Ils avaient examiné les caméras de sécurité et avaient établi que le colis suspect avait apparu à 14h52 exactement. Une camionnette jaune s'était garée dix minutes avant. Une femme était sortie pour faire des achats. À son retour, elle ne portait qu'un léger sac. Le système de surveillance avait pu capter qu'elle s'était juste approchée du comptoir pour acheter une cartouche de cigarettes et ressortir aussitôt payé. Elle avait embarqué dans son véhicule, et c'est après sa manœuvre pour reculer que le chariot avait apparût. Les analystes repassaient en boucle le passage, mais n'arrivaient pas à déterminer comment il était parvenu là. La nuit était tombée depuis plusieurs heures et sur les autres écrans, John pouvait voir l'effervescence qui régnait: de puissants projecteurs illuminaient la scène, rendant le tableau irréaliste. Son petit supermarché n'avait jamais autant été achalandé.
La radio bourdonna :
« L'odeur est de plus en plus forte. Vous allez peut-être me trouver con, chef, mais on dirait que le colis grossit! »
Se tournant vers John, le chef lui demanda :
« Vous pouvez zoomer sur le paquet?
- On va essayer… Regardez!
- Impressionnant. Le carton gonfle, c'est évident! Vous continuez la surveillance et enregistrez. J'embarque les autres bandes, pour les faire analyser. Je laisse un talkie-walkie ici, des fois qu'on doive vous demander quelque chose. »
John vit le policier rejoindre ses confrères. Il demanda aux médias de reculer afin d'élargir le périmètre de sécurité. Les inspecteurs de la police scientifique avaient envahi le site. Armés de leurs valises, ils procédaient aux prélèvements. Les flashs des appareils captaient les moindres détails insolites. Le chariot semblait maintenant bancal, comme si le poids n'était plus réparti uniformément. Le carton ressemblait à un champignon, débordant de son entrave de métal, prêt à exploser.

« Qu'est-ce qui se passe, bon Dieu! C'est quoi cette merde! Partez les générateurs… on va finir par suffoquer… »
Les cris éclataient de partout. Sans crier gare, le courant avait été coupé. Une sorte d'orage électrique, comme cela arrivait parfois. Le magasin était dans le noir, et les génératrices prenaient leur temps pour se mettre en route. Le directeur un peu négligent n'avait pas dû procéder à leur entretien récemment. Une fois le crachotement des machines perceptibles, tout se remit en marche. John vérifia que les caméras avaient repris leur travail et que les spots d'urgence s'étaient bien allumés. À l'extérieur, le brouhaha avait fait place à un silence pesant. Braquant enfin les yeux vers les moniteurs, l'agent de sécurité s'aperçut alors qu'il s'échappait du paquet une inquiétante fumée opaque. Les policiers, figés, les mains encore remplies de leurs appareils de détection, regardaient sidérés le panier. Rapidement, le brouillard s'intensifia. John entendit la radio crachoter :
« Reculez, reculez bon sang! On ne sait pas si c'est toxique, mais l'odeur est insoutenable! »
Sur les téléviseurs, la vague humaine battit en retraite, la plupart des gens portant la main à leur visage pour tenter de repousser les émanations nocives.
« Est-ce que Smart est arrivé? Quelqu'un sait si le robot est ici?
- Chef, on le sort du camion, il arrive.
- Grouillez-vous, nom de nom! Qu'il analyse ce truc et repoussez les curieux et les journalistes! Élargissez le périmètre, ce truc est peut-être une bombe…Merde, c'est irrespirable! »
Les caméras avaient de plus en plus de difficulté à capter le chariot. Un nuage compact l'enveloppait. Smart émergea de la marée de véhicule et de policiers et pénétra dans la zone devenue indiscernable.
« Alors, il dit quoi, ce robot?
- Ben chef, d'après les analyses, il n'y aurait aucun explosif. Il a enregistré une faible concentration de soufre, mais qui ne serait pas la cause de l'odeur. On l'aurait tout de suite reconnue…Il a pris des échantillons qu'on va examiner.
- Alors, c'est quoi? On dirait que le brouillard se dissipe, l'odeur est moins forte aussi! »
En effet, John recommençait à percevoir peu à peu le contour du chariot avec le petit Smart à ses côtés. Il se dégagea et manoeuvra pour regagner son point de départ. La fumée était presque totalement dissipée. Le carton semblait avoir implosé et gisait replié sur lui-même dans le panier. Voyant que rien ne bougeait, deux experts se dirigèrent vers lui :
«Rien, y'a rien! Le carton est vide!
- Comment ça vide?
- J'vous dis, Chef, que dalle!
- Embarquez tout, on comparera avec les données que Smart a récupéré…
- Chef, Smart … il a disparu!
- Comment ça disparut! On perd pas comme ça un robot téléguidé! On nous l'a quand même pas piqué! Repérez-le avec le GPS.
- L'orage électrique de tout à l'heure semble avoir bousillé son système radio, il n'émet plus rien.
- Quelqu'un l'a bien vu passer!»
John activa les caméras pour tenter de localiser le petit robot. En repassant les enregistrements, il finit par en trouver un qui avait l'avait filmé. Une camionnette jaune s'était stationnée à côté de lui à 2h52 précisément et Smart avait disparu lorsqu'elle était repartie…

Flo 1555 mots

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