Pour la première fois en dix-huit ans je rentre en France. Mes sentiments sont mitigés, à la fois la joie de revoir mon pays et en même temps une peur sournoise de retrouver tout figé. Coincée dans mon siège d'avion, un plateau rempli de bouffe insipide sur les genoux, je regarde défiler les nouvelles sur l'écran. Mon beau-frère surgit, au milieu d'une nuée de journalistes, dans son uniforme de cérémonie. Tout de suite en alerte, je tends l’oreille pour entendre l’interview. Son fils de treize ans, celui qui aurait pu, aurait dû, être mon filleul, s’est noyé au large des côtes de Bretagne. Un de leur prêtre fanatique a organisé une activité de voile pour une troupe de jeunes éclaireurs. Tandis que lui est resté frileusement au port, le bateau, manœuvré par des jeunes inexpérimentés, a chaviré. Quatre enfants et un plaisancier accouru à leur secours sont morts. En quelques secondes, je viens de basculer dans mon passé.
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La voiture avait du mal à se frayer un chemin sur la route enneigée. Cette idée de se rendre à Québec au mois de mars! J'aurai peut-être mieux fait d'annuler, pourtant la rencontre devait avoir lieu, maintenant ou plus tard, à quoi bon la retarder encore. Près de cinq ans sans se voir et je tremblais de les retrouver égaux à eux-mêmes, rigides et engoncés dans leurs convictions si profondes. Le pays était autre, nos vies avaient pris des directions différentes, mais avaient-ils évolué? C’était un bond dans le passé, sans changer d’époque, juste un bain, heureusement fugace.
Ils venaient d'emménager, son grade de capitaine dépendait de cet exil temporaire, de ce chassé-croisé d’officier entre la France et le Canada. Le toit de la maison de fonction croulait sous la neige. Le chemin menant à la porte était à peine dégagé. Elle a ouvert dès mon coup de sonnette, le même visage, un peu plus rond causé par sa grossesse évidente. Un bref sourire, un échange de bisous, je l’ai suivie à l’intérieur, intimidée. Petite, mais agréable, un léger désordre régnait. La chambre mise à ma disposition serait celle du bébé, dans quelques semaines. Je posais mon sac sur le lit, montais en frissonnant le thermostat mural et allais la rejoindre dans la cuisine.
Nous devisions gentiment de sa vie présente, de ce que nous avions manqué pendant cette période sans nous voir et des flashs me revenaient en mémoire. Sur la table s’étalaient les photos de son mariage. Le curé, dans sa longue chasuble, tournait le dos à son assemblée et marmonnait ses prières en latin, les femmes toutes vêtues de robes, la tête couverte. J'avais fui ce monde d'intégristes par peur de me faire engloutir, par besoin de liberté, pour échapper aux tabous. Il me semblait entendre les baragouinages en latin. Les souvenirs remontaient et se bousculaient. La clochette, dont le son cristallin perçait le silence, nous imposait la génuflexion. Mes genoux ressentaient le froid humide du marbre usé par les fidèles. Dans ma tête résonnaient les longues plaintes des grandes orgues, l'odeur de l'encens venait me chatouiller le nez. Je revoyais les ombres s'approcher de l'autel, le bec ouvert, les mains jointes, pour recevoir le Saint Sacrement. Mon palais retrouvait la rigidité collante de l'Hostie. Un malaise sournois m'envahissait.
Elle commentait les images qui défilaient devant moi, mais je les voyais à peine. Mes parents apparaissaient, au premier rang. Mère, lèvres pincées, affichait un petit sourire victorieux : au moins, une de ses filles allait faire un beau mariage, dans les conventions, certainement heureuse que sa cadette ne perturbe de ses sarcasmes cet ordre si bien établi. Père, engoncé dans son costume noir trop étroit, comme ses opinions, le cheveu impeccablement ordonné, devait, lui aussi, se flatter de l’éducation quelque peu rigide qu’il nous avait infligée. Et enfin, son futur mari, tout frais moulu de son école d'officier, prisonnier de ses idées d’un autre siècle, d’un autre monde, venait envahir le papier glacé. Je reconnaissais les amis et je visualisais sans mal les sujets de discussion, leurs conseils hypocrites, la médisance au bord des lèvres. Le prêtre à la place d’honneur, tel un corbeau, prêt à foncer sur la moindre proie qui oserait déroger aux principes sacrés.
C’était comme remonter le temps, une immersion dans mon passé, un anachronisme. Ce n’était pas ma famille, mais des inconnus imaginés par un auteur farfelu. En décalé, je les regardais, les analysant, les connaissant; je savais ce qu’ils ressentaient, mais je voulais rester de l’autre côté de la feuille, comme un livre que l’on feuillette, et dont les personnages nous répugnent. Plus elle tentait de s'approcher et plus je reculais.
L’arrivée de son mari confirma mes sentiments. Froidement, il posa un baiser sur la joue de ma sœur, presque sans la toucher et se tourna vers moi. Son regard me glaça, il revoyait lui aussi notre dernière rencontre, la veille de mon départ, juste avant son mariage. Je me pensais plus forte, mais à ce moment-là j’étais redevenue l'adolescente que l’on avait voulu casser. La douleur de la gifle chauffait à nouveau mon visage. Le goût du sang sur mes lèvres fendues venait mouiller ma bouche. Incapable de me remémorer les traits du garçon que j’avais alors embrassé, j'aurais pu décrire chacun des sentiments qui m'avaient assaillie cinq ans auparavant. Mon corps se révulsait. Mes yeux trahissaient la haine que je lui portais. Surmontant mon dégoût, prenant un air détaché et hautain, j’ai joué le jeu de la conversation, pendant que ma sœur se dépêchait de répondre à ses désirs les plus pressants, soit lui offrir de quoi se restaurer, rapidement, selon ses ordres. Enjouée, heureuse, elle vaquait à ses occupations, inconsciente du malaise pourtant palpable.
Je n’avais pu m’empêcher de les regarder tandis qu’il disait le bénédicité, impie jusqu’au bout des ongles. Comment ne pas repasser dans ma tête les gestes qui avaient bercé mon enfance, les croûtes de pain ramassées soigneusement pour le lendemain, la serviette de coton avec son rond identifié à chacun, les assiettes où rien ne resterait. Je la voyais, elle, comme ma mère précédemment, accéder à toutes ses demandes, pressentant ses besoins. J’imaginais mon futur neveu, mon filleul, élevé dans la vénération de Dieu et de la patrie. Elle avait réussi à m'imposer comme marraine, dans un ultime espoir de me ramener au sein de la famille. Athée, dégénérée, autonome et indépendante, je représentais un défi. La jeune fille de seize ans avait renié leur univers, refusé leur Dieu et leurs idées.
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Une petite voix toute douce me répond de patienter, le temps de la faire venir au téléphone. Le sans-fil ne doit pas figurer dans leur priorité, pas plus que la télévision ou le lecteur cd. Elle me reconnaît tout de suite. Ma compassion transperce malgré la distance. Je tente de la réconforter, lui exprimer mon émotion. Je voudrai tant être près d'elle, la serrer dans mes bras, lui crier mon amour. Toute à mon désarroi, sa réponse m'agresse. Dans mon oreille résonnent des mots insignifiants, rabâchés : Dieu leur a fait l’honneur de choisir leur fils pour le rappeler auprès de lui. C'est un bonheur pour eux de le savoir élu, sélectionné. L'endoctrinement du Lieutenant-colonel, appris par cœur, heurte chacune de mes tentatives d’approche. Une envie de hurler monte en moi, un besoin de me battre contre cette placidité. Elle vient de perdre un de ses derniers liens avec le monde réel, pour s’éloigner définitivement dans celui de sa folle tradition.
En larme je raccroche. La violence de ma réaction me prouve combien je suis encore vulnérable. Cette fois-ci, le trait est tiré, nos deux sphères parallèles ne se toucheront plus, plus jamais.
