19.12.06
18.12.06
Un vendredi organisé.
Je me demande comment font les autres parents qui travaillent, pour coordonner maison - famille - boulot. Plus les enfants grandissent, pire est le problème de gestion du temps, ce truc qui file à toute allure.
Le plan précise que l'école est au coin de St Antoine et Sherbrooke. Le premier trou disponible devrait donc être le bon. À la course depuis ce matin, pour ne pas changer, c'est excédée que j'arrive enfin à garer cette espèce de paquebot, outil indispensable à toute mère de famille dont le devoir est de servir de taxi à sa nombreuse progéniture, en l'occurrence deux ados toujours encombrés de sacs à l'infini. Ils y traînent leur vie et pourtant leur chambre reste toujours aussi problématique quand il s'agit de vouloir y mettre les pieds.
Après un créneau impeccable, je suis soulagée de trouver au fond de mon porte-monnaie le 25 cents qui va cette fois encore m'éviter de participer à la taxe involontaire de 42 $ pour stationnement illégal. Pour une fois ma fille a dû oublier de faire sa razzia hebdomadaire. Reste encore à déchiffrer les petites pancartes dont la sainte manie est de se contredire. Pour bien des gens, cela ressemble plus à un jeu de piste où il n'y a que des perdants. Les bureaucrates de la ville de Montréal ne manquent pas d'un certain humour, mais sous la pluie, en novembre, un vendredi soir, c'est plus difficile à apprécier. Apparemment, le segment 18h – 20h est autorisé au simple mortel, moyennant quand même l'obole au fichu parcmètre : pas réservé aux résidents, bon côté de la rue, pas de nettoyage, bonne date, pas encore de déneigement, sûrement la bonne étoile de la maman épuisée.
- Tu pouvais pas te garer plus près, c'est à l'autre bout?
- J'ai pris ce que j'ai trouvé, Pupuce. Bon, tu te bouges un peu, parce que sinon ça va être fini et je vais encore avoir l'air d'une mère indigne qui abandonne son fils alors qu'il vit une phase très importante de sa vie.
- M'man, c'est juste un match de basket…..
- Paraît qu'à 12 ans c'est existentiel le basket et le rôle d'une mère est au moins de l'encourager. C'était écrit dans le Châtelaine du mois d'octobre!
- Tu connais rien au basket.
- Non, pas grave, marche plus vite et arrête de râler.
L'agent de sécurité pas aimable, ils doivent sûrement recevoir une formation spéciale à cet effet, m'a dit de descendre les 3 étages, le gymnase étant au fond du couloir à droite. Accueillie par les cris des joueurs et les sifflements de l'arbitre, je me glisse derrière ma fille sur le banc le plus proche. Les autres mamans me saluent d'un coup de tête légèrement réprobateur. Il ne reste qu'un quart d'heure au match, mais bon, je suis là, c'est le principal, non? Guest 42 – Home 24, les verts gagnent et le numéro 30, le maillot lavé en vitesse hier soir, est en train de piquer le ballon à un basketteur en jaune. Entre les coups de sifflet, les sorties de balles, les changements de joueurs, ce n'est pas facile de suivre, surtout quand on a de vagues notions qui remontent à de lointains cours d'éducation physique. Pupuce essaye vainement de m'expliquer les règlements, tout semble changer avec le temps, même les termes sont différents. Le basket est comme le reste, il évolue, à moins que je n'aborde déjà la phase de sénescence.
- C'est quoi cette sirène?
- La fin du match, Casse-Pompon a gagné.
- Toujours aussi gentille avec ton petit frère!
- Ouais, ben va dont le chercher, qu'on se pousse, y'a un bon film ce soir, pi j'veux pas le manquer.
Les enfants sont regroupés en fonction de leur couleur de tee-shirts et l'équipe verte affiche sa joie. Même l'entraîneur a le sourire, ce n'est pas peu dire. D'ailleurs, il s'active, une feuille à la main, à donner ses directives à chacun et toutes les mamans s'agglutinent autour de lui. Pour ne pas trop avoir l'air perdue, je m'approche à mon tour.
- M'man, tu savais que tu allais avoir quelqu'un à coucher ce week-end?
- QUOI?
- En tout cas moi c'est ce que j'ai compris…..
- Bonjour Madame, voici Nick, votre petit pensionnaire. Nous aimerions qu'il soit ici demain à 7h00 du matin, avec votre fils. Il a un match à 7h30. N'oubliez pas de lui donner une collation pour la journée.
- Nick…C'est quoi cette histoire? Qui est Nick? Je fais quoi avec Nick, moi?
- Vous n'avez pas eu notre communiqué? C'est un échange d'étudiant, pour la fin de semaine. Vous le gardez à coucher ce soir et en janvier Casse-Pompon ira à Toronto à son tour, chez lui.
- Euh, non, je ne savais pas, non … Coucher… il reste coucher chez moi… euh, oui, bien, merci… Casse-Pompon… On va avoir une petite discussion toi et moi, tout à l'heure! En attendant, aide-le à porter son sac. Tu es sûr qu'il ne reste qu'une nuit, parce que là j'ai comme l'impression qu'il a assez de trucs pour passer le mois…
Le visage fendu d'un large sourire, Pupuce entraîne son frère et son copain, tandis que dans leur sillage, sidérée, je réfléchis à pleine vapeur. La chambre est dans un état de délabrement total, je refuse même d'y mettre les pieds tant le désordre y est profond, il va falloir l'assainir. La salle de bain des enfants a besoin d'être décontaminée, le lit doit être désinfecté, les chiennes, pas sorties depuis ce matin, vont être une vraie tourmente et surtout, oh problème, comment nourrit-on un préado ontarien ne parlant pas un mot de français? Ça bouillonne dans ma tête et la petite soirée tranquille du vendredi soir vient de se changer en en tourbillon de lavage, récurage, ménage.
Évidemment, il y a un PV sur le pare-brise. C'est officiel, quand la bonne étoile des mamans part, c'est la désertion intégrale. Pourquoi lésiner. Le bidule, trempé, m'indique que le temps est expiré depuis 5 minutes. Le préposé zélé attendait sûrement assis au sec dans sa petite auto rouge l'expiration du parcmètre. Les deux gamins discutent allégrement à l'arrière et repassent sur les bons moments de leur journée. Pupuce ne dit rien, sentant l'orage proche de maturité.
- Tu lui demandes ce qu'il aime le morpion anglais? S’il a des restrictions religieuses, des allergies aiguës, s’il a peur des labradors envahissants et lécheurs? Si les acariens ne le traumatisent pas trop et si les vieilles poussières le font éternuer?
- T'inquiètes, M'man, y va manger ce que tu vas y donner. J'va la ranger ma chambre, y va m'aider. C'est top qui reste à coucher. Pi il aime les chiens, pas de problème!
- Ouen, justement, coucher……Tu pouvais pas me prévenir?
- Ben j'l'ai dit à P'Pa ce matin, y t'a pas fait le message?
Et bien non, le message n'est pas passé justement, il a pris l'avion aussitôt après avoir conduit les enfants à l'école. Parti pour la fin de semaine, il va réapparaître lundi soir, avec une valise remplie de linge sale. Ça n'arrive qu'une ou deux fois par an, pas franchement une habitude, sauf que là ça tombe vraiment mal. Déjà être seule pour affronter deux ados en folie, un troisième promet un surcroît de réel plaisir!
Toujours sous la pluie battante, la voiture se faufile dans le dédale du chantier qu'est la rue Simpson en ce moment. Un peu plus de neige et on se penserait sur la pente d'une piste de slalom géant, sauf que là, si on loupe un petit drapeau on ne récolte pas des secondes de pénalités, mais un essieu en moins vu certains gouffres à peine protégés. Le Hummer va finir par devenir une nécessité dans les rues de Montréal pour survivre aux tranchées béantes, ou nids inqualifiables de poule. Avec un peu d'imagination on se croirait à Varsovie, dans un film de Polanski, à la fin de la seconde Guerre mondiale, ruines en moins.
Sherbrooke, à peine plus praticable, entre les tracteurs, camions et travailleurs, n'en finit plus de rougir ses feux. Quelle que soit l'allure prise, ils tombent automatiquement à l'orange dès que ma voiture approche. Un œil magique doit me repérer de loin. Plongée dans mes soucis culinaires, je me fais couper et recouper par ces incroyables taxis sortis de nulle part qui finissent toujours par freiner pile devant moi. À l'affût du client potentiel, limite du harcèlement, complètement irrespectueux de toute forme de signalisation, souvent agressifs, ils roulent en maître dans la ville. Une fois arrivés à destination, les enfants se glissent rapidement dans la maison où les deux labradors, tout heureux de retrouver enfin du monde, leur sautent dessus et les accueillent à grands coups de langue.
- Casse-Pompon, go, tu me les sors, et tu ramasses. N'oublie pas les sacs, et tu te magnes le popotin pour me ranger le taudis qui te sert de chambre.
La cuisine n'est pas trop en désordre, pour une fois, juste quelques traces du petit-déjeuner. Par chance, le réfrigérateur est encore plein. D'un coup d'œil rapide, j'opte pour le sempiternel pâté chinois haute cuisine. La viande hachée dégèlera en cuisant, on devrait arriver à éviter l'intoxication alimentaire, même si ma réputation de cordon-bleu risque d'en prendre un coup. Mais bon, Toronto est assez loin, la rumeur ne devrait pas me suivre trop longtemps. La dernière copine de ma fille a presque fait un esclandre lorsque j'ai osé lui proposer des lentilles pour accompagner sa viande. Pas facile de se plier à certains cultes alimentaires où l'on prône la divine patate comme le légume suprême et dont les menus ont pour seule diversité la forme des nouilles ou l'épaisseur de la croûte à pizza. À un certain âge, donnez-leur n'importe quoi à manger, l'important étant la présence du ketchup et du coca. J'espère que tout cela ne leur brûlera pas le palais définitivement et qu'une fois adulte ils pourront encore goûter la saveur délicate de mets un peu plus variés.
En apportant les draps dans la chambre, je reste confondue devant l'étendue des dégâts. C'est vrai, la maison n'est pas à proprement parler digne d'une revue de décoration, mais là on tombe directement dans le champ de bataille. Linge propre et sale jonchent le sol, mêlés aux livres, revues, bouquins de maths, examens aux notes peu reluisantes, jouets, papiers de bonbons et autres choses suspectes dont je préfère continuer à en ignorer l'existence. Du coup je pose les draps de rechange au pied du lit et me replie sur la cuisine.
- Veux-tu me dire où sont passés nos deux cocos?
- Peut-être bien enlevés par un extra-terrestre accro qui fait dans le préado idiot?
- Ça fait plus d'une heure qu'ils sont partis!
- T'inquiètes, y va te les rendre.
- Qui ça?
- Ben l'extra-terrestre, y va pas s'emmerder longtemps avec. Y va bien voir qu'y a rien à en tirer.
- Ils ont peut-être eu un accident. D'habitude ça lui prend même pas 5 minutes.
- Du moment qu'on récupère les chiennes, y peut bien garder les deux terreurs comme esclave…
- Tu es monstrueuse! Ça m'énerve ce retard, ce n'est pas normal du tout.
- Tu veux que j'fasse le 911, j'appelle les hôpitaux? On organise une conférence de presse et j'colle un avis de recherche sur les poteaux électriques?
- Pas sympa de te foutre de moi. Les voilà! Vous faisiez quoi? Vous êtes trempés!
- On a été voir les jeux électroniques au magasin, M'man!
- Avec les chiennes?
- On les a laissées dehors!
Je préfère retourner me concentrer sur l'élaboration des différents étages du repas gastronomique, pour éviter de penser comment huit pattes boueuses vont bien pouvoir agrémenter les trois étages de traces harmonieuses. En plus, elles vont immanquablement venir se secouer proche de quelqu'un et alors là on va entendre des rugissements.
Des éclats de rire et des pas retentissent au-dessus de ma tête. Il n'y a rien comme des jeunes ados pour secouer les poussières des vieilles maisons. Ils passent tellement rapidement du rire à la peine profonde, mais leurs bons mots, leur humour décapant, leur spontanéité réveillent. Le sourire d'un enfant fait fondre, mais vivre avec de jeunes adultes c'est voir la vie sous un autre jour, apprendre à devenir philosophe, démagogue et psychologue.
- M'man, dis à Casse-Pompon de ne pas toucher à mon laptop!
- Tu as nettoyé la salle de bain?
- Ouais, mais de toute façon, ça sert à rien, y se laveront pas, j'suis pas mal sûre!
- Des fois qu'ils aient des pulsions positives… faudrait pas leur couper l'inspiration par une saleté repoussante!
- Qu'est-ce qu’on mange? J'ai faim…
- Je sais, c'est un état naturel chez vous.
Vautrés sur le canapé, rassasiés, ils ont l'air presque adorable. Ce soir c'est télé en anglais, évidemment. Lui faire apprendre le français ne serait peut-être pas une mauvaise idée, mais 2 jours c'est un peu court et je n'ai pas envie de lui proposer un stage plus long en immersion. Les mimiques de l'acteur sont encore plus ridicules quand on ne veut pas faire l'effort de comprendre, apparemment mon opinion n'est pas partagée. Déjà pendant le repas j'ai fait le minimum de conversation, mais là c'est assez, pas question de me filer un mal de tête à parler avec un préado tout en longueur qui se moque pas mal des propos d'une femme de mon grand âge. Sans compter que mes propres gamins vont encore se tordre de rire à m'entendre sortir mon anglais basique. Je vais essayer de me faufiler dans ma chambre, lire un peu, avant une autre crise de famine.
Un hurlement accompagné d'aboiements furieux me tire de mon texte. Vingt-trois heures déjà et ils ne sont pas couchés? Quelque peu hébétée j'arrive au salon, pour les trouver étendus par terre, en train de jouer avec les chiennes. Un ballon roule jusqu'à mes pieds et évidemment le vase de belle-maman s'en est très mal sorti. Il faut dire que le pauvre avait peu de chance, seul contre cinq terreurs.
- Demain, c'est encore le tournoi, les p'tits mecs, alors hop, lavage de dents, décrassage relatif et dodo. Pi pas de blabla pendant des heures. Tu lui dis ça dans la langue de Shakespeare. Extinctions des feux dans 5 minutes, top chrono.
- On a pas encore fait le lit, M'man!
- Ben c'est le moment de me montrer l'efficacité légendaire des gars de 12 ans. Réveil en fanfare à 6h00… oh punaise, 6h00 un samedi matin! Au moins, on va éviter les bouchons, pas un péquenot normal ne sort le samedi matin avant 10h00.
Cela ne leur a pas pris trop de temps pour s'endormir, une journée à courir après un ballon ça use son jeune, même débordant d'énergie. Ils ont d'ailleurs largement l'air d'attaque à se balancer les céréales à grands coups de petite cuiller, au bonheur des labradors qui se bâfrent à chaque but manqué, soit 9 fois sur 10. Dans une heure le " billet " sera rendu à son entraîneur, je ne récupérerai l'autre qu'en début d'après-midi, vainqueur ou perdant, ça ne fera pas de différence de toute façon. Une fois les deux gamins au basket, Pupuce dans sa chambre à faire ses devoirs, ou du moins à faire semblant, je pourrai enfin commencer mon week-end et penser terminer ce fameux bouquin, plongée dans un bain mousse.
Prévoyant leur appétit, j'entasse dans un sac les collations dites " santé " de tout athlète en devenir : fruits, barres énergisantes, flotte ainsi qu'une serviette pour la sueur… ou les mains collantes au choix, bref, un ravitaillement pour quatre heures minimum. Casse-Pompon et Nick sont prêts, à les voir côte à côte, fringués du même tee-shirt, baskets identiques, juste une variation de couleur, je ne peux m'empêcher de penser que Toronto ou Montréal, qu'importe le lieu, la langue, un ado reste un ado et on pourrait presque les permuter sans vraiment s'en rendre compte.
Le paquebot n'a pas bougé, juste un peu plus sec qu'hier. J'y enfourne sacs et enfants, pour reporter le tout nourri, reposé, pas tout à fait lavé au gymnase. Cette fois-ci, c'est quatre 25 cent de prévus pour le parcmètre gourmand, avant d'affronter le même garde de sécurité cerbère. L'entraîneur est déjà là, peut-être un peu inquiet de la responsabilité de toute cette progéniture. Pour une fois, je suis la première. D'un petit sourire narquois et avec désinvolture j'accueille les autres mères qui débarquent petit à petit. Pas question d'afficher un air découragé, parce qu'en fin de compte, ça s’est plutôt bien passé. Le vase de Grand-maman est une perte totale, la chambre est dans le même état qu'avant la tourmente, les chiennes ont mangé les céréales de la semaine, le réfrigérateur est dévasté, mais, points positifs, on a gagné une salle de bain pas trop sale -quoique là encore il pourrait y avoir des surprises - et une horreur de moins à nettoyer!
- Bye, M'man, à t'à l'heure! Oh, t'oublies pas, demain matin, j'ai un tournoi d'échec à Brébeuf, 8h!
- Échec, tournoi, Brébeuf, demain, 8h00?
Je me demande comment font les autres parents qui travaillent, pour coordonner maison - famille - boulot. Plus les enfants grandissent, pire est le problème de gestion du temps, ce truc qui file à toute allure.
Le plan précise que l'école est au coin de St Antoine et Sherbrooke. Le premier trou disponible devrait donc être le bon. À la course depuis ce matin, pour ne pas changer, c'est excédée que j'arrive enfin à garer cette espèce de paquebot, outil indispensable à toute mère de famille dont le devoir est de servir de taxi à sa nombreuse progéniture, en l'occurrence deux ados toujours encombrés de sacs à l'infini. Ils y traînent leur vie et pourtant leur chambre reste toujours aussi problématique quand il s'agit de vouloir y mettre les pieds.
Après un créneau impeccable, je suis soulagée de trouver au fond de mon porte-monnaie le 25 cents qui va cette fois encore m'éviter de participer à la taxe involontaire de 42 $ pour stationnement illégal. Pour une fois ma fille a dû oublier de faire sa razzia hebdomadaire. Reste encore à déchiffrer les petites pancartes dont la sainte manie est de se contredire. Pour bien des gens, cela ressemble plus à un jeu de piste où il n'y a que des perdants. Les bureaucrates de la ville de Montréal ne manquent pas d'un certain humour, mais sous la pluie, en novembre, un vendredi soir, c'est plus difficile à apprécier. Apparemment, le segment 18h – 20h est autorisé au simple mortel, moyennant quand même l'obole au fichu parcmètre : pas réservé aux résidents, bon côté de la rue, pas de nettoyage, bonne date, pas encore de déneigement, sûrement la bonne étoile de la maman épuisée.
- Tu pouvais pas te garer plus près, c'est à l'autre bout?
- J'ai pris ce que j'ai trouvé, Pupuce. Bon, tu te bouges un peu, parce que sinon ça va être fini et je vais encore avoir l'air d'une mère indigne qui abandonne son fils alors qu'il vit une phase très importante de sa vie.
- M'man, c'est juste un match de basket…..
- Paraît qu'à 12 ans c'est existentiel le basket et le rôle d'une mère est au moins de l'encourager. C'était écrit dans le Châtelaine du mois d'octobre!
- Tu connais rien au basket.
- Non, pas grave, marche plus vite et arrête de râler.
L'agent de sécurité pas aimable, ils doivent sûrement recevoir une formation spéciale à cet effet, m'a dit de descendre les 3 étages, le gymnase étant au fond du couloir à droite. Accueillie par les cris des joueurs et les sifflements de l'arbitre, je me glisse derrière ma fille sur le banc le plus proche. Les autres mamans me saluent d'un coup de tête légèrement réprobateur. Il ne reste qu'un quart d'heure au match, mais bon, je suis là, c'est le principal, non? Guest 42 – Home 24, les verts gagnent et le numéro 30, le maillot lavé en vitesse hier soir, est en train de piquer le ballon à un basketteur en jaune. Entre les coups de sifflet, les sorties de balles, les changements de joueurs, ce n'est pas facile de suivre, surtout quand on a de vagues notions qui remontent à de lointains cours d'éducation physique. Pupuce essaye vainement de m'expliquer les règlements, tout semble changer avec le temps, même les termes sont différents. Le basket est comme le reste, il évolue, à moins que je n'aborde déjà la phase de sénescence.
- C'est quoi cette sirène?
- La fin du match, Casse-Pompon a gagné.
- Toujours aussi gentille avec ton petit frère!
- Ouais, ben va dont le chercher, qu'on se pousse, y'a un bon film ce soir, pi j'veux pas le manquer.
Les enfants sont regroupés en fonction de leur couleur de tee-shirts et l'équipe verte affiche sa joie. Même l'entraîneur a le sourire, ce n'est pas peu dire. D'ailleurs, il s'active, une feuille à la main, à donner ses directives à chacun et toutes les mamans s'agglutinent autour de lui. Pour ne pas trop avoir l'air perdue, je m'approche à mon tour.
- M'man, tu savais que tu allais avoir quelqu'un à coucher ce week-end?
- QUOI?
- En tout cas moi c'est ce que j'ai compris…..
- Bonjour Madame, voici Nick, votre petit pensionnaire. Nous aimerions qu'il soit ici demain à 7h00 du matin, avec votre fils. Il a un match à 7h30. N'oubliez pas de lui donner une collation pour la journée.
- Nick…C'est quoi cette histoire? Qui est Nick? Je fais quoi avec Nick, moi?
- Vous n'avez pas eu notre communiqué? C'est un échange d'étudiant, pour la fin de semaine. Vous le gardez à coucher ce soir et en janvier Casse-Pompon ira à Toronto à son tour, chez lui.
- Euh, non, je ne savais pas, non … Coucher… il reste coucher chez moi… euh, oui, bien, merci… Casse-Pompon… On va avoir une petite discussion toi et moi, tout à l'heure! En attendant, aide-le à porter son sac. Tu es sûr qu'il ne reste qu'une nuit, parce que là j'ai comme l'impression qu'il a assez de trucs pour passer le mois…
Le visage fendu d'un large sourire, Pupuce entraîne son frère et son copain, tandis que dans leur sillage, sidérée, je réfléchis à pleine vapeur. La chambre est dans un état de délabrement total, je refuse même d'y mettre les pieds tant le désordre y est profond, il va falloir l'assainir. La salle de bain des enfants a besoin d'être décontaminée, le lit doit être désinfecté, les chiennes, pas sorties depuis ce matin, vont être une vraie tourmente et surtout, oh problème, comment nourrit-on un préado ontarien ne parlant pas un mot de français? Ça bouillonne dans ma tête et la petite soirée tranquille du vendredi soir vient de se changer en en tourbillon de lavage, récurage, ménage.
Évidemment, il y a un PV sur le pare-brise. C'est officiel, quand la bonne étoile des mamans part, c'est la désertion intégrale. Pourquoi lésiner. Le bidule, trempé, m'indique que le temps est expiré depuis 5 minutes. Le préposé zélé attendait sûrement assis au sec dans sa petite auto rouge l'expiration du parcmètre. Les deux gamins discutent allégrement à l'arrière et repassent sur les bons moments de leur journée. Pupuce ne dit rien, sentant l'orage proche de maturité.
- Tu lui demandes ce qu'il aime le morpion anglais? S’il a des restrictions religieuses, des allergies aiguës, s’il a peur des labradors envahissants et lécheurs? Si les acariens ne le traumatisent pas trop et si les vieilles poussières le font éternuer?
- T'inquiètes, M'man, y va manger ce que tu vas y donner. J'va la ranger ma chambre, y va m'aider. C'est top qui reste à coucher. Pi il aime les chiens, pas de problème!
- Ouen, justement, coucher……Tu pouvais pas me prévenir?
- Ben j'l'ai dit à P'Pa ce matin, y t'a pas fait le message?
Et bien non, le message n'est pas passé justement, il a pris l'avion aussitôt après avoir conduit les enfants à l'école. Parti pour la fin de semaine, il va réapparaître lundi soir, avec une valise remplie de linge sale. Ça n'arrive qu'une ou deux fois par an, pas franchement une habitude, sauf que là ça tombe vraiment mal. Déjà être seule pour affronter deux ados en folie, un troisième promet un surcroît de réel plaisir!
Toujours sous la pluie battante, la voiture se faufile dans le dédale du chantier qu'est la rue Simpson en ce moment. Un peu plus de neige et on se penserait sur la pente d'une piste de slalom géant, sauf que là, si on loupe un petit drapeau on ne récolte pas des secondes de pénalités, mais un essieu en moins vu certains gouffres à peine protégés. Le Hummer va finir par devenir une nécessité dans les rues de Montréal pour survivre aux tranchées béantes, ou nids inqualifiables de poule. Avec un peu d'imagination on se croirait à Varsovie, dans un film de Polanski, à la fin de la seconde Guerre mondiale, ruines en moins.
Sherbrooke, à peine plus praticable, entre les tracteurs, camions et travailleurs, n'en finit plus de rougir ses feux. Quelle que soit l'allure prise, ils tombent automatiquement à l'orange dès que ma voiture approche. Un œil magique doit me repérer de loin. Plongée dans mes soucis culinaires, je me fais couper et recouper par ces incroyables taxis sortis de nulle part qui finissent toujours par freiner pile devant moi. À l'affût du client potentiel, limite du harcèlement, complètement irrespectueux de toute forme de signalisation, souvent agressifs, ils roulent en maître dans la ville. Une fois arrivés à destination, les enfants se glissent rapidement dans la maison où les deux labradors, tout heureux de retrouver enfin du monde, leur sautent dessus et les accueillent à grands coups de langue.
- Casse-Pompon, go, tu me les sors, et tu ramasses. N'oublie pas les sacs, et tu te magnes le popotin pour me ranger le taudis qui te sert de chambre.
La cuisine n'est pas trop en désordre, pour une fois, juste quelques traces du petit-déjeuner. Par chance, le réfrigérateur est encore plein. D'un coup d'œil rapide, j'opte pour le sempiternel pâté chinois haute cuisine. La viande hachée dégèlera en cuisant, on devrait arriver à éviter l'intoxication alimentaire, même si ma réputation de cordon-bleu risque d'en prendre un coup. Mais bon, Toronto est assez loin, la rumeur ne devrait pas me suivre trop longtemps. La dernière copine de ma fille a presque fait un esclandre lorsque j'ai osé lui proposer des lentilles pour accompagner sa viande. Pas facile de se plier à certains cultes alimentaires où l'on prône la divine patate comme le légume suprême et dont les menus ont pour seule diversité la forme des nouilles ou l'épaisseur de la croûte à pizza. À un certain âge, donnez-leur n'importe quoi à manger, l'important étant la présence du ketchup et du coca. J'espère que tout cela ne leur brûlera pas le palais définitivement et qu'une fois adulte ils pourront encore goûter la saveur délicate de mets un peu plus variés.
En apportant les draps dans la chambre, je reste confondue devant l'étendue des dégâts. C'est vrai, la maison n'est pas à proprement parler digne d'une revue de décoration, mais là on tombe directement dans le champ de bataille. Linge propre et sale jonchent le sol, mêlés aux livres, revues, bouquins de maths, examens aux notes peu reluisantes, jouets, papiers de bonbons et autres choses suspectes dont je préfère continuer à en ignorer l'existence. Du coup je pose les draps de rechange au pied du lit et me replie sur la cuisine.
- Veux-tu me dire où sont passés nos deux cocos?
- Peut-être bien enlevés par un extra-terrestre accro qui fait dans le préado idiot?
- Ça fait plus d'une heure qu'ils sont partis!
- T'inquiètes, y va te les rendre.
- Qui ça?
- Ben l'extra-terrestre, y va pas s'emmerder longtemps avec. Y va bien voir qu'y a rien à en tirer.
- Ils ont peut-être eu un accident. D'habitude ça lui prend même pas 5 minutes.
- Du moment qu'on récupère les chiennes, y peut bien garder les deux terreurs comme esclave…
- Tu es monstrueuse! Ça m'énerve ce retard, ce n'est pas normal du tout.
- Tu veux que j'fasse le 911, j'appelle les hôpitaux? On organise une conférence de presse et j'colle un avis de recherche sur les poteaux électriques?
- Pas sympa de te foutre de moi. Les voilà! Vous faisiez quoi? Vous êtes trempés!
- On a été voir les jeux électroniques au magasin, M'man!
- Avec les chiennes?
- On les a laissées dehors!
Je préfère retourner me concentrer sur l'élaboration des différents étages du repas gastronomique, pour éviter de penser comment huit pattes boueuses vont bien pouvoir agrémenter les trois étages de traces harmonieuses. En plus, elles vont immanquablement venir se secouer proche de quelqu'un et alors là on va entendre des rugissements.
Des éclats de rire et des pas retentissent au-dessus de ma tête. Il n'y a rien comme des jeunes ados pour secouer les poussières des vieilles maisons. Ils passent tellement rapidement du rire à la peine profonde, mais leurs bons mots, leur humour décapant, leur spontanéité réveillent. Le sourire d'un enfant fait fondre, mais vivre avec de jeunes adultes c'est voir la vie sous un autre jour, apprendre à devenir philosophe, démagogue et psychologue.
- M'man, dis à Casse-Pompon de ne pas toucher à mon laptop!
- Tu as nettoyé la salle de bain?
- Ouais, mais de toute façon, ça sert à rien, y se laveront pas, j'suis pas mal sûre!
- Des fois qu'ils aient des pulsions positives… faudrait pas leur couper l'inspiration par une saleté repoussante!
- Qu'est-ce qu’on mange? J'ai faim…
- Je sais, c'est un état naturel chez vous.
Vautrés sur le canapé, rassasiés, ils ont l'air presque adorable. Ce soir c'est télé en anglais, évidemment. Lui faire apprendre le français ne serait peut-être pas une mauvaise idée, mais 2 jours c'est un peu court et je n'ai pas envie de lui proposer un stage plus long en immersion. Les mimiques de l'acteur sont encore plus ridicules quand on ne veut pas faire l'effort de comprendre, apparemment mon opinion n'est pas partagée. Déjà pendant le repas j'ai fait le minimum de conversation, mais là c'est assez, pas question de me filer un mal de tête à parler avec un préado tout en longueur qui se moque pas mal des propos d'une femme de mon grand âge. Sans compter que mes propres gamins vont encore se tordre de rire à m'entendre sortir mon anglais basique. Je vais essayer de me faufiler dans ma chambre, lire un peu, avant une autre crise de famine.
Un hurlement accompagné d'aboiements furieux me tire de mon texte. Vingt-trois heures déjà et ils ne sont pas couchés? Quelque peu hébétée j'arrive au salon, pour les trouver étendus par terre, en train de jouer avec les chiennes. Un ballon roule jusqu'à mes pieds et évidemment le vase de belle-maman s'en est très mal sorti. Il faut dire que le pauvre avait peu de chance, seul contre cinq terreurs.
- Demain, c'est encore le tournoi, les p'tits mecs, alors hop, lavage de dents, décrassage relatif et dodo. Pi pas de blabla pendant des heures. Tu lui dis ça dans la langue de Shakespeare. Extinctions des feux dans 5 minutes, top chrono.
- On a pas encore fait le lit, M'man!
- Ben c'est le moment de me montrer l'efficacité légendaire des gars de 12 ans. Réveil en fanfare à 6h00… oh punaise, 6h00 un samedi matin! Au moins, on va éviter les bouchons, pas un péquenot normal ne sort le samedi matin avant 10h00.
Cela ne leur a pas pris trop de temps pour s'endormir, une journée à courir après un ballon ça use son jeune, même débordant d'énergie. Ils ont d'ailleurs largement l'air d'attaque à se balancer les céréales à grands coups de petite cuiller, au bonheur des labradors qui se bâfrent à chaque but manqué, soit 9 fois sur 10. Dans une heure le " billet " sera rendu à son entraîneur, je ne récupérerai l'autre qu'en début d'après-midi, vainqueur ou perdant, ça ne fera pas de différence de toute façon. Une fois les deux gamins au basket, Pupuce dans sa chambre à faire ses devoirs, ou du moins à faire semblant, je pourrai enfin commencer mon week-end et penser terminer ce fameux bouquin, plongée dans un bain mousse.
Prévoyant leur appétit, j'entasse dans un sac les collations dites " santé " de tout athlète en devenir : fruits, barres énergisantes, flotte ainsi qu'une serviette pour la sueur… ou les mains collantes au choix, bref, un ravitaillement pour quatre heures minimum. Casse-Pompon et Nick sont prêts, à les voir côte à côte, fringués du même tee-shirt, baskets identiques, juste une variation de couleur, je ne peux m'empêcher de penser que Toronto ou Montréal, qu'importe le lieu, la langue, un ado reste un ado et on pourrait presque les permuter sans vraiment s'en rendre compte.
Le paquebot n'a pas bougé, juste un peu plus sec qu'hier. J'y enfourne sacs et enfants, pour reporter le tout nourri, reposé, pas tout à fait lavé au gymnase. Cette fois-ci, c'est quatre 25 cent de prévus pour le parcmètre gourmand, avant d'affronter le même garde de sécurité cerbère. L'entraîneur est déjà là, peut-être un peu inquiet de la responsabilité de toute cette progéniture. Pour une fois, je suis la première. D'un petit sourire narquois et avec désinvolture j'accueille les autres mères qui débarquent petit à petit. Pas question d'afficher un air découragé, parce qu'en fin de compte, ça s’est plutôt bien passé. Le vase de Grand-maman est une perte totale, la chambre est dans le même état qu'avant la tourmente, les chiennes ont mangé les céréales de la semaine, le réfrigérateur est dévasté, mais, points positifs, on a gagné une salle de bain pas trop sale -quoique là encore il pourrait y avoir des surprises - et une horreur de moins à nettoyer!
- Bye, M'man, à t'à l'heure! Oh, t'oublies pas, demain matin, j'ai un tournoi d'échec à Brébeuf, 8h!
- Échec, tournoi, Brébeuf, demain, 8h00?
Les images défilaient en noir et blanc sur les écrans de contrôles. John, écrasé sur son fauteuil, jouait avec un trombone en jetant machinalement un regard vers eux. Le ballet incessant des clients et employés était monotone. Son esprit assimilait les détails, comme les machines enregistreuses. Si on lui avait posé la question, il aurait pu, sans lever les yeux, raconter la jeune dame de l'allée cinq et les innombrables paquets qu'elle avait finalement dû placer sur le siège passager tant son coffre débordait. L'heure de fermeture approchait. Un des commis avait commencé à ramasser les chariots abandonnés. La pluie et le froid rendaient les clients paresseux. Au fond du stationnement, une masse sombre témoignait d'un oubli. John s'empara alors du téléphone :
« Il reste un panier dans le coin nord. Il a l'air chargé, encore un client qui nous a laissé ses poubelles. »
Olive, la jeune fille du service lui promit de faire le message.
Les derniers employés venaient de passer les portes du magasin. John descendit les grilles, et lourdement se dirigea vers son pick-up garé comme toujours sur le côté droit de l'entrée, juste après l'espace réservé aux handicapés. Certaines mauvaises langues avaient insinué que ses pneus y étaient gravés comme des empreintes de star, à Hollywood-SuperMart. Indifférent aux sarcasmes, l'agent de sécurité se hissa difficilement dans l'habitacle de son véhicule en s'aidant de la poignée. Tranquillement, il démarra et s'attaqua à son Holly-tour habituel, soit l'ultime vérification visuelle de l'extérieur du magasin. Sans accélérer, il roulait, examinant les issues de secours, les rampes d'expéditions, notant sans y réfléchir, le nombre de remorques, telles des excroissances monstrueuses, qui passeraient la nuit là. Il aboutit enfin auprès du panier que personne n'avait pris la peine de ramasser. Soupirant et malgré la pluie, il baissa sa vitre et se rapprocha afin de le pousser d'une main. Un paquet sombre attira son attention, tandis qu'une certaine résistance lui indiqua que le poids de l'objet devait être assez considérable. Il stationna alors son véhicule de manière à l'éclairer de ses phares et excédé s'extirpa de son habitacle.
En tanguant sur ses courtes jambes, il s'approcha. S'emparant de la poignée il voulut ébranler le chariot, mais rien n'y fit. Bien que gros, John n'en était pas moins un homme très fort. Cette résistance l'inquiéta. Les roulettes du caddie semblaient incrustées dans le sol. Tout de suite alarmé, il en fit le tour. Une énorme boîte de carton s'emboîtait exactement à l'intérieur et une odeur lourde indéfinissable se répandait peu à peu. Sortant son téléphone de la poche de son veston, il composa le 911. Une jeune voix lui répondit et lui demanda des détails. Elle le mit aussitôt en ligne avec un policier. Une patrouille allait rapidement passer, on lui enjoint de ne surtout rien toucher, mais de rester sur place.
La voiture de police vint se garer à ses côtés. Deux agents armés de puissantes torches s'approchèrent :
« Bonsoir, c'est vous qui avez appelé pour un paquet suspect?
- Oui, un truc dans un chariot.
- Un truc suspect? Vous travaillez ici?
- Oui, je suis le responsable de la sécurité. Ce machin pèse une tonne et ça sent mauvais…
- Ça fait combien de temps que c'est là?
- Je l'ai remarqué seulement vers 15h00, on pourra vérifier sur les caméras plus exactement.
- Curieuse cette odeur, c'est ce machin qui sent?
- Oui, et plus on s'approche du colis et plus c'est fort. »
Ils firent le tour plusieurs fois, tandis que l'un des deux faisait un rapport à son supérieur dans son micro à l'épaule.
« Non, on ne peut pas le déplacer, c'est trop lourd… Aucun bruit, mais ça sent drôle… comme… difficile à dire, sucré, alcool, vraiment j'ai du mal à identifier l'odeur…OK, on ne touche à rien… »
Se tournant vers John et l'autre policier :
« Ils nous envoient du renfort. On va établir un périmètre de sécurité. Pour le moment il n'y a personne, mais on sera prêt si jamais… Ça pue ce truc! »
Le stationnement grouillait de monde. Même les médias avaient eu vent de l'affaire, mais surveillaient prudemment de loin. Leurs camions avaient lancé haut dans le ciel leurs antennes et ils attendaient. Les policiers parlaient entre eux. Un petit groupe avait accompagné John dans son bureau. Ils avaient examiné les caméras de sécurité et avaient établi que le colis suspect avait apparu à 14h52 exactement. Une camionnette jaune s'était garée dix minutes avant. Une femme était sortie pour faire des achats. À son retour, elle ne portait qu'un léger sac. Le système de surveillance avait pu capter qu'elle s'était juste approchée du comptoir pour acheter une cartouche de cigarettes et ressortir aussitôt payé. Elle avait embarqué dans son véhicule, et c'est après sa manœuvre pour reculer que le chariot avait apparût. Les analystes repassaient en boucle le passage, mais n'arrivaient pas à déterminer comment il était parvenu là. La nuit était tombée depuis plusieurs heures et sur les autres écrans, John pouvait voir l'effervescence qui régnait: de puissants projecteurs illuminaient la scène, rendant le tableau irréaliste. Son petit supermarché n'avait jamais autant été achalandé.
La radio bourdonna :
« L'odeur est de plus en plus forte. Vous allez peut-être me trouver con, chef, mais on dirait que le colis grossit! »
Se tournant vers John, le chef lui demanda :
« Vous pouvez zoomer sur le paquet?
- On va essayer… Regardez!
- Impressionnant. Le carton gonfle, c'est évident! Vous continuez la surveillance et enregistrez. J'embarque les autres bandes, pour les faire analyser. Je laisse un talkie-walkie ici, des fois qu'on doive vous demander quelque chose. »
John vit le policier rejoindre ses confrères. Il demanda aux médias de reculer afin d'élargir le périmètre de sécurité. Les inspecteurs de la police scientifique avaient envahi le site. Armés de leurs valises, ils procédaient aux prélèvements. Les flashs des appareils captaient les moindres détails insolites. Le chariot semblait maintenant bancal, comme si le poids n'était plus réparti uniformément. Le carton ressemblait à un champignon, débordant de son entrave de métal, prêt à exploser.
« Qu'est-ce qui se passe, bon Dieu! C'est quoi cette merde! Partez les générateurs… on va finir par suffoquer… »
Les cris éclataient de partout. Sans crier gare, le courant avait été coupé. Une sorte d'orage électrique, comme cela arrivait parfois. Le magasin était dans le noir, et les génératrices prenaient leur temps pour se mettre en route. Le directeur un peu négligent n'avait pas dû procéder à leur entretien récemment. Une fois le crachotement des machines perceptibles, tout se remit en marche. John vérifia que les caméras avaient repris leur travail et que les spots d'urgence s'étaient bien allumés. À l'extérieur, le brouhaha avait fait place à un silence pesant. Braquant enfin les yeux vers les moniteurs, l'agent de sécurité s'aperçut alors qu'il s'échappait du paquet une inquiétante fumée opaque. Les policiers, figés, les mains encore remplies de leurs appareils de détection, regardaient sidérés le panier. Rapidement, le brouillard s'intensifia. John entendit la radio crachoter :
« Reculez, reculez bon sang! On ne sait pas si c'est toxique, mais l'odeur est insoutenable! »
Sur les téléviseurs, la vague humaine battit en retraite, la plupart des gens portant la main à leur visage pour tenter de repousser les émanations nocives.
« Est-ce que Smart est arrivé? Quelqu'un sait si le robot est ici?
- Chef, on le sort du camion, il arrive.
- Grouillez-vous, nom de nom! Qu'il analyse ce truc et repoussez les curieux et les journalistes! Élargissez le périmètre, ce truc est peut-être une bombe…Merde, c'est irrespirable! »
Les caméras avaient de plus en plus de difficulté à capter le chariot. Un nuage compact l'enveloppait. Smart émergea de la marée de véhicule et de policiers et pénétra dans la zone devenue indiscernable.
« Alors, il dit quoi, ce robot?
- Ben chef, d'après les analyses, il n'y aurait aucun explosif. Il a enregistré une faible concentration de soufre, mais qui ne serait pas la cause de l'odeur. On l'aurait tout de suite reconnue…Il a pris des échantillons qu'on va examiner.
- Alors, c'est quoi? On dirait que le brouillard se dissipe, l'odeur est moins forte aussi! »
En effet, John recommençait à percevoir peu à peu le contour du chariot avec le petit Smart à ses côtés. Il se dégagea et manoeuvra pour regagner son point de départ. La fumée était presque totalement dissipée. Le carton semblait avoir implosé et gisait replié sur lui-même dans le panier. Voyant que rien ne bougeait, deux experts se dirigèrent vers lui :
«Rien, y'a rien! Le carton est vide!
- Comment ça vide?
- J'vous dis, Chef, que dalle!
- Embarquez tout, on comparera avec les données que Smart a récupéré…
- Chef, Smart … il a disparu!
- Comment ça disparut! On perd pas comme ça un robot téléguidé! On nous l'a quand même pas piqué! Repérez-le avec le GPS.
- L'orage électrique de tout à l'heure semble avoir bousillé son système radio, il n'émet plus rien.
- Quelqu'un l'a bien vu passer!»
John activa les caméras pour tenter de localiser le petit robot. En repassant les enregistrements, il finit par en trouver un qui avait l'avait filmé. Une camionnette jaune s'était stationnée à côté de lui à 2h52 précisément et Smart avait disparu lorsqu'elle était repartie…
Flo 1555 mots
« Il reste un panier dans le coin nord. Il a l'air chargé, encore un client qui nous a laissé ses poubelles. »
Olive, la jeune fille du service lui promit de faire le message.
Les derniers employés venaient de passer les portes du magasin. John descendit les grilles, et lourdement se dirigea vers son pick-up garé comme toujours sur le côté droit de l'entrée, juste après l'espace réservé aux handicapés. Certaines mauvaises langues avaient insinué que ses pneus y étaient gravés comme des empreintes de star, à Hollywood-SuperMart. Indifférent aux sarcasmes, l'agent de sécurité se hissa difficilement dans l'habitacle de son véhicule en s'aidant de la poignée. Tranquillement, il démarra et s'attaqua à son Holly-tour habituel, soit l'ultime vérification visuelle de l'extérieur du magasin. Sans accélérer, il roulait, examinant les issues de secours, les rampes d'expéditions, notant sans y réfléchir, le nombre de remorques, telles des excroissances monstrueuses, qui passeraient la nuit là. Il aboutit enfin auprès du panier que personne n'avait pris la peine de ramasser. Soupirant et malgré la pluie, il baissa sa vitre et se rapprocha afin de le pousser d'une main. Un paquet sombre attira son attention, tandis qu'une certaine résistance lui indiqua que le poids de l'objet devait être assez considérable. Il stationna alors son véhicule de manière à l'éclairer de ses phares et excédé s'extirpa de son habitacle.
En tanguant sur ses courtes jambes, il s'approcha. S'emparant de la poignée il voulut ébranler le chariot, mais rien n'y fit. Bien que gros, John n'en était pas moins un homme très fort. Cette résistance l'inquiéta. Les roulettes du caddie semblaient incrustées dans le sol. Tout de suite alarmé, il en fit le tour. Une énorme boîte de carton s'emboîtait exactement à l'intérieur et une odeur lourde indéfinissable se répandait peu à peu. Sortant son téléphone de la poche de son veston, il composa le 911. Une jeune voix lui répondit et lui demanda des détails. Elle le mit aussitôt en ligne avec un policier. Une patrouille allait rapidement passer, on lui enjoint de ne surtout rien toucher, mais de rester sur place.
La voiture de police vint se garer à ses côtés. Deux agents armés de puissantes torches s'approchèrent :
« Bonsoir, c'est vous qui avez appelé pour un paquet suspect?
- Oui, un truc dans un chariot.
- Un truc suspect? Vous travaillez ici?
- Oui, je suis le responsable de la sécurité. Ce machin pèse une tonne et ça sent mauvais…
- Ça fait combien de temps que c'est là?
- Je l'ai remarqué seulement vers 15h00, on pourra vérifier sur les caméras plus exactement.
- Curieuse cette odeur, c'est ce machin qui sent?
- Oui, et plus on s'approche du colis et plus c'est fort. »
Ils firent le tour plusieurs fois, tandis que l'un des deux faisait un rapport à son supérieur dans son micro à l'épaule.
« Non, on ne peut pas le déplacer, c'est trop lourd… Aucun bruit, mais ça sent drôle… comme… difficile à dire, sucré, alcool, vraiment j'ai du mal à identifier l'odeur…OK, on ne touche à rien… »
Se tournant vers John et l'autre policier :
« Ils nous envoient du renfort. On va établir un périmètre de sécurité. Pour le moment il n'y a personne, mais on sera prêt si jamais… Ça pue ce truc! »
Le stationnement grouillait de monde. Même les médias avaient eu vent de l'affaire, mais surveillaient prudemment de loin. Leurs camions avaient lancé haut dans le ciel leurs antennes et ils attendaient. Les policiers parlaient entre eux. Un petit groupe avait accompagné John dans son bureau. Ils avaient examiné les caméras de sécurité et avaient établi que le colis suspect avait apparu à 14h52 exactement. Une camionnette jaune s'était garée dix minutes avant. Une femme était sortie pour faire des achats. À son retour, elle ne portait qu'un léger sac. Le système de surveillance avait pu capter qu'elle s'était juste approchée du comptoir pour acheter une cartouche de cigarettes et ressortir aussitôt payé. Elle avait embarqué dans son véhicule, et c'est après sa manœuvre pour reculer que le chariot avait apparût. Les analystes repassaient en boucle le passage, mais n'arrivaient pas à déterminer comment il était parvenu là. La nuit était tombée depuis plusieurs heures et sur les autres écrans, John pouvait voir l'effervescence qui régnait: de puissants projecteurs illuminaient la scène, rendant le tableau irréaliste. Son petit supermarché n'avait jamais autant été achalandé.
La radio bourdonna :
« L'odeur est de plus en plus forte. Vous allez peut-être me trouver con, chef, mais on dirait que le colis grossit! »
Se tournant vers John, le chef lui demanda :
« Vous pouvez zoomer sur le paquet?
- On va essayer… Regardez!
- Impressionnant. Le carton gonfle, c'est évident! Vous continuez la surveillance et enregistrez. J'embarque les autres bandes, pour les faire analyser. Je laisse un talkie-walkie ici, des fois qu'on doive vous demander quelque chose. »
John vit le policier rejoindre ses confrères. Il demanda aux médias de reculer afin d'élargir le périmètre de sécurité. Les inspecteurs de la police scientifique avaient envahi le site. Armés de leurs valises, ils procédaient aux prélèvements. Les flashs des appareils captaient les moindres détails insolites. Le chariot semblait maintenant bancal, comme si le poids n'était plus réparti uniformément. Le carton ressemblait à un champignon, débordant de son entrave de métal, prêt à exploser.
« Qu'est-ce qui se passe, bon Dieu! C'est quoi cette merde! Partez les générateurs… on va finir par suffoquer… »
Les cris éclataient de partout. Sans crier gare, le courant avait été coupé. Une sorte d'orage électrique, comme cela arrivait parfois. Le magasin était dans le noir, et les génératrices prenaient leur temps pour se mettre en route. Le directeur un peu négligent n'avait pas dû procéder à leur entretien récemment. Une fois le crachotement des machines perceptibles, tout se remit en marche. John vérifia que les caméras avaient repris leur travail et que les spots d'urgence s'étaient bien allumés. À l'extérieur, le brouhaha avait fait place à un silence pesant. Braquant enfin les yeux vers les moniteurs, l'agent de sécurité s'aperçut alors qu'il s'échappait du paquet une inquiétante fumée opaque. Les policiers, figés, les mains encore remplies de leurs appareils de détection, regardaient sidérés le panier. Rapidement, le brouillard s'intensifia. John entendit la radio crachoter :
« Reculez, reculez bon sang! On ne sait pas si c'est toxique, mais l'odeur est insoutenable! »
Sur les téléviseurs, la vague humaine battit en retraite, la plupart des gens portant la main à leur visage pour tenter de repousser les émanations nocives.
« Est-ce que Smart est arrivé? Quelqu'un sait si le robot est ici?
- Chef, on le sort du camion, il arrive.
- Grouillez-vous, nom de nom! Qu'il analyse ce truc et repoussez les curieux et les journalistes! Élargissez le périmètre, ce truc est peut-être une bombe…Merde, c'est irrespirable! »
Les caméras avaient de plus en plus de difficulté à capter le chariot. Un nuage compact l'enveloppait. Smart émergea de la marée de véhicule et de policiers et pénétra dans la zone devenue indiscernable.
« Alors, il dit quoi, ce robot?
- Ben chef, d'après les analyses, il n'y aurait aucun explosif. Il a enregistré une faible concentration de soufre, mais qui ne serait pas la cause de l'odeur. On l'aurait tout de suite reconnue…Il a pris des échantillons qu'on va examiner.
- Alors, c'est quoi? On dirait que le brouillard se dissipe, l'odeur est moins forte aussi! »
En effet, John recommençait à percevoir peu à peu le contour du chariot avec le petit Smart à ses côtés. Il se dégagea et manoeuvra pour regagner son point de départ. La fumée était presque totalement dissipée. Le carton semblait avoir implosé et gisait replié sur lui-même dans le panier. Voyant que rien ne bougeait, deux experts se dirigèrent vers lui :
«Rien, y'a rien! Le carton est vide!
- Comment ça vide?
- J'vous dis, Chef, que dalle!
- Embarquez tout, on comparera avec les données que Smart a récupéré…
- Chef, Smart … il a disparu!
- Comment ça disparut! On perd pas comme ça un robot téléguidé! On nous l'a quand même pas piqué! Repérez-le avec le GPS.
- L'orage électrique de tout à l'heure semble avoir bousillé son système radio, il n'émet plus rien.
- Quelqu'un l'a bien vu passer!»
John activa les caméras pour tenter de localiser le petit robot. En repassant les enregistrements, il finit par en trouver un qui avait l'avait filmé. Une camionnette jaune s'était stationnée à côté de lui à 2h52 précisément et Smart avait disparu lorsqu'elle était repartie…
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